Quand ton corps devient imprévisible
Il y a un moment précis, souvent difficile à dater, où la confiance tranquille que l’on avait en son propre corps se fissure. Avant, il obéissait presque sans qu’on y pense. Il se levait, avançait, encaissait les journées trop longues et les nuits trop courtes. Puis un jour, sans prévenir, il commence à se comporter autrement. Le corps devient imprévisible.
Cette imprévisibilité n’est pas forcément spectaculaire. Elle s’installe par petites ruptures. Une fatigue qui surgit sans raison apparente. Une douleur qui apparaît puis disparaît, comme si elle testait le terrain. Des vertiges, des palpitations, une faiblesse soudaine. Le corps envoie des signaux brouillés, difficiles à interpréter. On cherche une logique, une règle, mais rien ne semble vraiment stable.
Vivre avec un corps imprévisible, c’est perdre un sentiment fondamental de sécurité. Les projets deviennent conditionnels. On n’ose plus dire « oui » sans ajouter un « si je vais bien ». Chaque sortie, chaque rendez-vous, chaque engagement est précédé d’un calcul silencieux: aurai-je l’énergie? Mon corps va-t-il coopérer aujourd’hui? Cette incertitude permanente fatigue presque autant que les symptômes eux-mêmes.
Le regard des autres complique souvent les choses. De l’extérieur, l’inconstance est mal comprise. Comment expliquer que l’on aille bien un jour et pas le lendemain? Que l’on puisse rire le matin et être épuisé l’après-midi? Cette variabilité alimente les doutes, parfois même chez les proches. Pourtant, l’imprévisibilité n’est ni un choix ni une exagération. C’est une réalité physique, vécue de l’intérieur, minute après minute.
Peu à peu, la relation au corps change. On passe du contrôle à l’écoute forcée. Il faut apprendre à décoder des signaux plus subtils, à respecter des limites mouvantes. Ce n’est pas un apprentissage confortable. Il demande du renoncement, de la patience, et souvent un deuil de l’ancien fonctionnement, celui où le corps semblait fiable et silencieux.
Mais cette imprévisibilité peut aussi transformer le regard que l’on porte sur soi. Elle oblige à ralentir, à hiérarchiser, à redéfinir ce qui est essentiel. Elle révèle une autre forme de force, moins visible, faite d’adaptation constante. Tenir malgré l’incertitude, réinventer son quotidien, accepter l’instabilité sans s’y réduire.
Quand le corps devient imprévisible, ce n’est pas une défaillance morale, ni un manque de volonté. C’est une expérience profondément humaine, souvent invisible, qui mérite compréhension et respect. Derrière cette instabilité apparente, il y a une personne qui compose, jour après jour, avec un corps qui parle une langue nouvelle. Et apprendre à l’écouter, même dans le chaos, devient alors une manière de survivre, et parfois, de se reconstruire.